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Quels sont, selon vous, les rapports entre création romanesque et pays imaginaire ?
Je me rappelle, dans ma chambre d’enfant, l’été surtout : je me mettais à la fenêtre et je respirais l’air. L’air de l’été me rendait encore plus impatient que d’habitude, impatient que la vraie vie commence, qu’advienne tout ce que je n’avais pas encore vécu et que je voulais vivre à toutes forces. Besoin d’une échappée. Alors je me suis mis à écrire. C’est dans cette chambre d’enfant que je suis parti, que j’ai commencé à inventer ce pays imaginaire qui ne cesse de se construire depuis, de texte en texte. Projet curieux que celui de l’élaboration d’une mappemonde personnelle… La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. Qui disait ça ?
Une constante : le choix d’un lieu est à l’amorce de chacun de mes romans, de chacune de mes nouvelles. Tenant à laisser dans l’ombre tout d’abord l’histoire que je m’apprête à raconter (sans quoi j’imagine que je n’aurais aucunement le courage « d’affronter »), mon désir commence donc toujours par s’accrocher à un lieu : un village déserté à la frontière espagnole, un motel perdu dans le désert texan, une rue délabrée à Liverpool, les longs couloirs vides d’un lycée de Long Island… Des clichés glanés ici et là, dans des livres, des films… Pas de démarrage sans ce désir d’investir un lieu. Loin de moi si possible. Loin de ce que je vais exhumer de moi et dont j’ignore encore tout. Sur mes rails, je pars…
Dans quelle mesure ce pays imaginaire est-il teinté de réel ?
L’illusion de la fuite, le désir adolescent de l’échappée : c’est donc là que tout commence. Mais, finalement, ce pays imaginaire que je défriche n’est évidemment rien d’autre que la / ma réalité. C’est une sorte de masque dont le comédien aurait besoin pour avoir le cran d’entrer sur la plateau : on ne vous reconnaît pas et c’est ainsi que vous allez réussir à vous livrer, pas à pas, vous donner tout entier. Car, chemin faisant, le masque tombe. Alors, une fois le texte achevé, ayant découvert l’histoire que j’avais à livrer, je comprends mieux pourquoi j’ai désiré habiter ce lieu-là, soit-disant étranger et qui en fait ne l’était pas tant que ça. D’ailleurs je pense toujours à ce qu’écrivait Carson McCullers de Dostoïevski, elle qui avait vécu à Colombus : « C’est une sorte de stupeur, car les étés suffocants et paresseux de Russie, les petits villages au fond de la steppe, (…) les hivers blancs de Saint-Pétersbourg – tout cela m’est aussi familier que ma ville natale. »
Le pays imaginaire, c’est une métaphore de soi. Une métaphore pudique de son propre pays. C’est le détours qu’il aura fallu emprunter pour retrouver une trace de la / notre réalité. Ce pays imaginaire, faits de constructions fictionnels et de mensonges, finit toujours (c’est là l’intransigeance de l’écriture) par nous tendre un miroir désarçonnant. Ce pays imaginaire vers lequel nous avions cru fuir nous reconduit au cœur de nous-mêmes.
La réalité ? Juste la réalité. Mais sans fard, cette fois.
A quoi ressemble votre pays imaginaire ?
Mon pays imaginaire : la poussière suffocante du Texas, la main lourde de Liverpool qui vous interdit de gagner Londres, Berlin séparé en deux, Philadelphie qui veut faire de vous un être formaté… Autant de lieux qui nous arrêtent, autant de courses pour les fuir.
Mon pays imaginaire : celui d’un adolescent, toujours lui, celui qui regardait la ligne d’horizon de la fenêtre de sa chambre et savait qu’un jour prochain il partirait vivre sa vie. A trente ans, c’est encore (et pour le moment) cet adolescent-là qui parle lorsque j’écris.
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