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FNAC / Attention Talent mars 2001


Frédéric Ciriez






Quand des écrivains géniaux se comportent salement dans l’existence, on leur pardonne souvent leurs bassesses par admiration pour leur œuvre. Phénomène inverse, quand de brillants écrivains ont pour ligne de vie l’amitié et la transformation de la violence en douceur, on tait leur propension à faire de la pudeur et du respect d’autrui une politique individuelle. Arnaud Cathrine appartient à cette seconde famille d’auteurs qui n’ont pas besoin de mépriser leurs congénères et de vomir sur l’existence pour écrire de bons livres. Mais comme il est écrivain, on peut aussi se douter que les choses ne sont pas aussi simples et qu’il est tout sauf un bon gars !

Si le commun des mortels aime détester, le jeune romancier Arnaud Cathrine, lui, aime aimer, et surtout engendrer de la douceur. Paradoxe. Car ce qu’il tente d’affronter en littérature depuis Les Yeux secs et L’Invention du père, c’est précisément l’inverse, à savoir la « la violence du rapport à l’autre ». Son espace littéraire se tient là. Quant à son espace social, il aurait plutôt pour horizon la prolifération de liens et la constitution de familles procédant par affinités électives, plutôt que l’appartenance obligée à une seule cellule familiale.

Les familles et l’amitié, donc. Comme celle de l’écrivain Christophe Honoré, dont il loue un roman paru l’an passé intitulé La Douceur, à rebours de la pornographie sociale et littéraire ambiante. Déjà en khâgne, au très chic lycée Fénelon à Paris où il atterrit après une enfance passée dans la Nièvre et une expérience de l’internat à Bourges, il agrandit la sienne, de famille, avec ses nouveaux condisciples. Ceux-ci lui deviennent même tellement chers qu’il repiquera allègrement sa classe prépa, moins par ambition d’intégrer l’Ecole normale supérieure que par envie de rester passer du bon temps avec eux. « Quand on quitte sa famille, on s’en réinvente partout, des frères, des pères, des mères, des sœurs... » Le processus se répète le soir dans le foyer où il loge à Bastille alors qu’il étudie ses classiques. La famille s’agrandit encore, nuitamment... Puis rebelote quelques années plus tard avec son éditeur Bernard Wallet, qui dirige Verticales. Nouvelle amitié ? Oui.
« Depuis que je suis chez Verticales, il y a une forte amitié entre Bernard Wallet et moi, et aussi avec Yves Pagès, l’assistant de Bernard. Voilà, je me suis réinventé une sorte de père et de grand-frère là-bas… »
Différence et répétition. Répétition. A France Culture (où il est producteur actuellement), il rencontre Geneviève Brisac par l’intermédiaire de Laure Adler. Nouvelle maman ? En tout cas, il en parle avec la chaleur d’un bon fils et l’admiration d’un disciple. Ils sont d’ailleurs restés travailler ensemble une année sur une émission littéraire, « En vivant en écrivant » et depuis sont très liés. Mes amis, nul ami ? Certainement pas. Mes amis, trop d’amis ? Non. Mais peut-être, au fond du ventre de ce grand gaillard de vingt-sept ans un brin dégingandé, une envie subtile de se laisser contaminer par autrui, un perpétuel processus de (re)construction qui donne à sa subversion à lui le nom d’amitié, contre le cynisme contemporain. N’est-ce pas d’ailleurs là le leitmotiv de ses écrits ? La clef de voûte qui soutient l’édifice de sa maison – et peut-être future cathédrale - de textes ? En tout cas, La Route de midland, son dernier très bel opus, est entièrement placé sous le signe du questionnement de la douleur engendrée par une fratrie maudite. Simple coïncidence ? Une contradiction entre la vie et l’œuvre, entre la prolifération de liens amicaux dans le « réel » (qui est tout sauf une simple histoire de papa-maman) et la violence du rapport à l’autre dans la fiction ? De toute façon, sans cette contradiction, on n’écrit pas. On n’essaie pas « d’animer le vivant », comme le dit Arnaud Cathrine lui-même.